

Piranha Man - This is not a lovesong
Piranha Man. Derrière ce pseudo digne des plus grandes productions Asylum se cache un citoyen américain à la vie normale, simple : Rana Khan. Si l’on excepte le fait qu’à ses heures perdues, l’homme sévissait sur une radio locale de Chicago. Sa spécialité ? Massacrer des chansons d’amour groovy. Une esquisse de carrière qui finit par (presque) aboutir.
 « C’est une vraie personne, pas un personnage. Ce n’est pas écrit et il ne fait pas de blagues sur les chauffeurs de taxis ou les immigrés. C’est moi qui lui fait ce genre de blagues ». On est à la fin des années 90 et ces mots sortent de la bouche amusée de Jonathon Brandmeier. Accessoirement cousin de Tony Monk Shalhoub, celui que l’on appelle Johnny B. a fait sa renommée en égayant les matinées chicagoanes sur la radio WCKN puis WGN avec l’émission Johnny B. Mornings, sorte de Le 6-9 en drôle. L’homme dont il parle est Rana Khan, pakistanais immigré aux États-Unis et chauffeur de taxi, tenancier d’un magasin de donuts et vendeur de voitures d’occasion à la fois. Le mec qu’on peut croiser à n’importe quel coin de rue, quoi. Qu’est-ce qu’il peut bien venir foutre là , me direz-vous ?
« Exerrrcise! What? Exerrrcise! Say it again? »*
A vrai dire, rien. Ou pas grand chose. Dans un mélange alambiqué de foutage de gueule et de spontanéité – dans le style Bernard de Roubaix dans le Morning Live en plus sympa, Brandmeier tirait toujours le meilleur de Khan lorsqu’il l’avait au standard, non sans quelques exactions racistes du fait d’un accent pakistanais plutôt prononcé. Le meilleur moment de ce chroniqueur malgré lui reste sans doute son interview de Boy George en 1998, lorsqu’il lui demande conseil pour arrêter l’héroïne puis cède avec un naturel déconcertant aux avances sexuelles du leader de Culture Club.
Mais là où Khan s’est fait un nom (ou plutôt un surnom), c’est lors de ses reprises endiablés de standards américains sous le patronyme de Piranha Man from Pakistan, appellation dont l’origine reste encore inconnue. Endiablées, oui, tant le chant de Khan ôte toute virginité aux sacro-saints tubes américains. Eye of the Tiger de Survivor, I Will Always Love You de Whitney Houston ou My Way de Sinatra seront tous passés à la moulinette vocale de Piranha Man, faite de manque cruel de rythme et de saturation microphonique, avec supplément accent du Punjab. Chaque bully ayant sa victime fétiche, Khan jettera son dévolu sur Sir Moulaydupaquet,… Tom Jones, ladies and gents, démontrant ainsi qu’il aime autant les femmes que la gent masculine ! Pêle-mêle, citons les morceaux What’s New, Pussycat ?, Delilah, She’s a Lady et It’s not Unusual qui reste, de loin, sa meilleure prestation.
Vingt-et-un plombs pour péter les tubes
L’engouement se fait local voire régional, à tel point que Johnny B. et Piranha Man couche sur CD les titres phares du répertoire de ce dernier, en 2000, avec l’album Blowing goats (« craindre un max » en VO), sobrement sous-titré Piranha does the Paki-Standards. Vingt-et-un titres dont peu excèdent les trois minutes, entre l’éjaculation verbale et le timing punk avec en fond, du bontempi de karaoké. L’album se trouve en écoute là . Et pour les fétichistes, les aficionados du beau, la preuve par A+B que l’album « physique » a bien existé, ici. Une maîtrise du laid telle qu’on s’en demande presque si Brandmeier et Piranha Man ne sont pas en train de réaliser la plus grosse blague que l’Illinois ait connu depuis l’invention de Shermer par John Hughes.
Théorie peu plausible si l’on regarde le retour quasi-immédiat à l’anonymat de cet honnête travailleur américano-paklistanais, surtout propice à faire les 400 coups auditifs par trop de gentillesse et d’espièglerie. Après trois, quatre ans à lâcher sur les ondes des conneries improvisées et des chansons qui font saigner les tympans, Piranha Man redevient Rana Khan, le modeste patron d’un Dunkin’ Donuts du coin. Seul quelques titres sur les sites de téléchargements de MP3 ou de sporadiques vidéos Youtube font oeuvre de mémoire de ce chanteur abandonné. Piranha Man garde désormais son costume dans son placard et ses vocalises de Sex Bomb pour sa famille. A qui vont tous nos encouragements.
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PS : Avant d’être « connu » grâce aux Johnny B. Mornings , Rana Khan apparaît en chauffeur de taxi dans le film Hellcab (film-chorale de 1997 réunissant John Cusack, Gillian Anderson, Michael Ironside, John C. Reilly et Julianne Moore au générique). Logique, pour un film qui se veut réaliste sur le quotidien de Chicago.
* Réplique issue d’un sketch récurrent de Little Britain, dans lequel Matt Lucas fait mine de ne pas comprendre les phrases intelligibles d’une femme d’origine indienne sous prétexte qu’elle possède un léger accent.
