


House of Cards - Francis le Lord gangsta-gangsta
Diffusée en novembre 1990 sur la BBC, deux jours avant les « vraies » élections qui écarteront Margaret Thatcher de la tête du parti conservateur, House of Cards est une série politique jouissive et sophistiquée au carrefour entre Shakespeare et les Monthy Python, comme à priori seuls les anglais peuvent les mijoter. D’ailleurs, si Netflix a choisi ce bestseller pour leur première création originale (le remake américain de House of Cards avec Kevin Spacey dans le rôle principal est prévu pour fin 2012, David Fincher réalisera le pilote), une vieillerie à l’échelle de mesure du temps 2.0 qui cartonne encore sur le service de VOD de Reed Hasting, c’est bien qu’il y a quelque chose dans le cœur même de l’intrigue et surtout dans le cœur même du génial et diabolique personnage principal, Francis Urquhart, qui fascine encore de nos jours. Et bien la vérité vraie c’est simplement que Francis est trop « gangsta ».

« A pantomime baddie »*
Décrit de la sorte par Paul Seed, le réalisateur des deux premières saisons, ce cher Francis Urquhart ne ressemble pas franchement à Al Pacino ou James Gandolfini, encore moins à Tupac. Il peut, à première vue, ne pas avoir l’air aussi excitant qu’il ne l’est vraiment. Quand on n’est pas particulièrement anglophile, et même quand on l’est, il ressemble surtout une vieille asperge en costume cintré, snob comme un pou snob, et aussi arrogant qu’on peut l’être. Bien au chaud dans sa niche socio-culturelle, il adore écouter Beethov’, boire du darjeeling et chasser le perdreau flanqué de son fidèle cocker. Il pousse même le vice jusqu’à détester cordialement ses pairs, ne semblant apprécier que la compagnie flegmatique de sa femme avec qui il est d’accord sur le fond : « Ghastly people – Our people… »** . Ils se font cette réflexion sans qu’on sache bien s’il s’agit pour eux d’une autocritique, d’un constat résigné ou bien de la conviction que même les plus snobs des snobs de Saint James*** méritent à peine leur société. Mais Francis à le feu en lui. Un feu qui sommeille en lui tant qu’il est satisfait de son sort, mais qui se transformera en toutes les flammes de l’enfer à la suite d’une amère contrariété.
Au départ, Francis est le Chief Whip du parti conservateur. Ce poste, sans équivalent officiel en France, consiste entre autre à garder tous les dossiers sur tout le monde et à savoir quand les ressortir si quelqu’un décide de ne pas voter comme la majorité du parti. Je schématise mais c’est ça.
Avec la chute de Maggie Thatcher (« Nothing lasts forever. Even the longest, the most glittering reign must come to an end someday »), notre marionnettiste de l’ombre espère prendre un peu de galon et intégrer le nouveau gouvernement. Une ambition parfaitement raisonnable mais brisée, laissant un Francis outragé, anéanti, martyrisé et à l’instar d’un Morsay, bien déter(miné) à se venger, et à arracher lui-même le poste de Premier Ministre en atomisant tout sur son passage. À l’anglaise, toujours, mais meurtrier quand même…
“Takin’ a life or two, that’s what the hell I do” – sociopathie fonctionnelle
De l’exaspération de départ : « Trop c’est trop », Francis en arrivera au constat suivant : « On n’est jamais mieux servi que par soi-même »… Avec la rage en sus. Et, animée par une soif de reconnaissance vertigineuse, identique à celle de Morsay mais aussi à celle de Tony Montana finalement, la fièvre de pouvoir de Francis va déclencher en lui un petit mécanisme d’horlogerie implacable qui conduit les hommes à faire ce qu’ils font depuis la nuit des temps :

ou
En un mot, dézinguer. En faisant mes recherches, j’ai d’ailleurs découvert que je n’avais pas été la seule à voir au-delà du costume en tweed…
Tout ceci est encore plus amusant sachant que Francis Urquhart fut à la base un personnage de roman imaginé par un authentique cadre du parti conservateur anglais, Michael Dobbs. Après avoir contribué à l’adaptation télévisée de son œuvre, il a écrit deux suites inspirées de la fin alternative de la version TV (plus sombre et cynique que dans le roman) qui seront elles aussi adaptées (on parle de la trilogie House of Cards). Cela ne l’a pas empêché de continuer à exercer ses fonctions politiques, ce qui constitue une forme de pragmatisme intellectuel qui pousse à l’admiration. Apparemment, c’est une spécialité anglaise : Julian Fellowes écrit des intrigues ciselées sur fond de luttes des classes tout en siégeant sur le banc des Tories.
Le gangster qui s’exprime chez Raoul, Francis, Morsay, Paul et les autres, il y a fort à parier qu’il sommeille aussi un peu en chacun de nous. Notre solidarité inquiétante, exacerbée par les apartés du personnage qui s’exprime face camera dans une forme de video-confession précurseur des mockumentaires, nous conduit à éructer bien au chaud sur notre canapé « Mais allez là, on n’est pas aidés bordel ! ». Tout simplement parce qu’on touche à la fibre constitutive de toute la psyché « voyoute » à travers les âges, les lieux et les cultures, telle qu’elle est magnifiquement résumée dans un contexte différent par Dustin Hoffman dans Hook : « Je veux je veux je veux moi moi moi tout de suite tout de suite tout de suite ! »
(la réplique est à 1’01)Politique et spectacle
Michael Dobbs a rapporté que lors de la première diffusion de House of Cards, tout le QG de campagne de John Major s’immobilisait le dimanche à neuf heures du soir pour découvrir les aventures de Francis Urquhart. Plus qu’un symbole, Urquhart, son style et ses répliques (« You might very well think so, I couldn’t possibly comment ») ont marqué l’inconscient collectif anglais par la manière dont il aborde des thématiques sombres et tortueuses de la vie politique tout en portant haut le flambeau du Grand-Guignol.
Sculpture d’un fan en 2009
D’ailleurs, même si David Fincher et Kevin Spacey n’ont rien à me prouver, ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’attends l’adaptation. Je ne suis pas nostalgique, encore moins puriste, mais le savant dosage anglais entre la farce, le thriller et l’absurde, apportaient à la série une sacrée valeur ajoutée, plaçant la barre très haut. Sans parler de Ian Richardson, magistral. Et puis cette idée de faire 26 épisodes… Mais enfin, on verra. Et puis j’adore qu’on me démontre que j’ai tort.
Il est regrettable qu’en 2012, en France, aucune fiction ne sache aborder la politique sans grandiloquence ni vernis pompeux et/ou excessivement pédagogue. Prenons la série Les hommes de l’ombre, diffusée récemment sur France 2 et qui a plutôt marché en termes d’audience. Je n’ai pas eu la patience de la regarder jusqu’au bout parce que même si Bruno Wolkowitch et Gregory Fitoussi n’étaient pas trop mauvais, le didactisme manichéen avec lesquels étaient traitées les thématiques « la com ’ c’est cynique », « la politique c’est cynique aussi » et « les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus ce qu’ils étaient hier » m’avait beaucoup attristée (sans compter Nathalie Baye qui – wow! – n’était pas en forme). À quand une fiction politique française se jouant de nos spécificités nationales avec légèreté et subtilité à la fois ..? On est prêts.
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Disponible en DVD sous-titré en anglais ici
*« un vilain de pantomime » : pantomime est à comprendre dans son sens anglais, à savoir une pièce de théâtre populaire très codée empruntant à la comedia dell’arte, jouée traditionnellement à la période de Noël. La citation compète est « A pantomime baddie, that character. Saying pantomime diminishes it a bit – but it was that kind of wickedness that you just love to be part of. », issue de l’article « Richardson’s rule in House of Cards »
**« Des gens effroyables – Nos semblables… »
*** Quartier huppé de Londres
Source : Communiqué de Netflix du 17 mars 2011 sur l’adaptation de House of Cards.
