





Gaspard Ryelandt - Eclosion - Se sentir "poussière d'étoile"
Le weekend dernier, à l’occasion de la sortie de sa première bande dessinée, Gaspard Ryelandt était de passage à Paris pour une séance de dédicaces au Monte en l’air (encore). Après quatre ans de préparation sort enfin Eclosion, une oeuvre délicate, éthérée et moite. Un album en trois actes sur le temps, un rite initiatique empreint de sorcellerie, qui coule doucement. Une première oeuvre, dans une autre dimension de la bande dessinée, étrangement dans la continuité des Gekiga de la fin des années 60. On vous prévient, cette interview ressemble plutôt à une discussion, pleine de distance et de second degré, pendant laquelle on parle mysticisme, mangas et OVNIS.

Klaatu : Pourquoi autant de temps pour faire cette bande dessinée ?
Gaspard Ryelandt : J’étais simplement assez mauvais en dessin et je voulais progresser. J’ai jeté le travail de toute une année, donc ce fut laborieux. Parallèlement à ça, j’ai repris des études, ce qui a aussi rendu le processus créatif plus long. J’ai dessiné le premier chapitre d’Eclosion sur des feuilles libres que je reprenais sur Photoshop, j’avais dans l’idée d’avoir des planches nickel. Il y a cette notion de labeur dans le travail d’un dessinateur, du coup, j’ai recommencé et recommencé pour atteindre le dessin que je voulais. Au final, j’ai perdu beaucoup de choses, mon dessin est devenu plus synthétique et propre au détriment de sa fragilité originale, mais j’ai gagné en professionnalisme. J’ai aussi réussi à fixer un style après ce processus de mutation.
K : Les trois chapitres d’Eclosion ont été écrits dans la continuité ou à des moments différents ?
GR : Dans la continuité, l’un après l’autre, d’une seule traite.

K : Pour en revenir au temps, tu sors du cadre de la BD traditionnelle et ta manière de faire couler les instants dans l’oeuvre est très fluide autant au niveau du fond que de la forme. On a même l’impression que les trois étapes sont dans des dimensions différentes. Visuellement, la découpe des planches est très organique. C’était volontaire, cette interprétation du temps ou ça t’es venu naturellement ?
GR : Au niveau des trois chapitres, j’avais dans l’idée que le garçon du premier serait l’adolescent du deuxième et enfin l’homme du troisième chapitre. Mais ça s’est fait naturellement et j’ai laissé le mystère sans y avoir vraiment réfléchi. En revanche, c’est vrai que j’ai énormément travaillé sur le rythme. Pendant mon découpage, je prenais une trentaine de planches et je n’arrêtais pas de les relire pour voir si ça groovait. Je tapais du pied en lisant pour voir si c’était dans la mesure. Ma manière de travailler le rythme était très musicale, je suis vraiment attentif à ça. Je suis attentif aux enchaînements des pages et je peux aussi les travailler en vis-à-vis pour avoir une esthétique cohérente mais aussi pour obtenir cet écoulement, comme un ruisseau qui serait toujours en mouvement. J’ai donc aussi travaillé l’ellipse, même si tout se passe dans des moments très courts.
K : Ça nous a rappelé tes travaux précédents où tu détournais une BD en superposant une nouvelle trame narrative très fluide à la trame originale traditionnelle. Cette réflexion sur l’écoulement du temps date de cette époque-là ?
GR : Le travail de détournement, je l’ai fait au milieu de la conception d’Eclosion, c’était plus une récréation dans le cadre d’un travail d’étude. Je n’y ai pas vraiment réfléchi, c’était juste une espèce de défouloir où je voulais retrouver la sensation que j’avais quand je faisais mes collages adolescents. C’était les premières fois que je faisais quelque chose de mes mains, je voulais retrouver ce plaisir de coller, de scotcher, de griffer et de découper. C’était ça, simplement. Après, effectivement, on peut se poser beaucoup de questions sur cette superposition et ces deux temps qui s’écoulent l’un par rapport à l’autre mais moi, au moment de la création, je ne m’étais pas vraiment posé la question.

K : Il y a beaucoup de mysticisme dans ta BD, c’est un peu surprenant. Il y a pas mal d’éléments de la sorcellerie et de l’animisme à plusieurs moments forts du récit.
GR : C’est vrai. Il faut dire qu’un de mes films préférés c’est The Wicker Man. Je suis très attiré par ça et j’ai l’impression que mon livre possède cette dimension religieuse, une réflexion sur le rapport au monde. L’idée c’est qu’à la fin de chaque chapitre, le personnage principal vit un moment de grâce. Pour en revenir au rythme, on peut dire que je laisse couler l’eau et qu’au bout, il y a la note finale où le personnage entre en résonance avec le monde. Il est en phase, un instant, et pendant ce moment, il se sent “poussière d’étoile”.
K : En parlant de poussière d’étoile, on connait ta passion pour les OVNIS et on a été surpris de n’y retrouver aucune référence dans Eclosion.
GR : Ma passion pour les extraterrestres s’est propagée en moi vers la fin d’Eclosion, au moment où j’avais déjà tout écrit. Je n’ai donc pas eu l’occasion de l’intégrer dedans. Mais il y a des éléments qui expliquent mon attirance pour les OVNIS dans cette BD. L’idée de voir des signes dans le ciel qui apportent une connexion soudaine avec le reste du monde. C’est cette idée qui me passionne dans le phénomène OVNI. C’est de voir ceux qui croient, de les voir presque prier devant les lumières. C’est la même chose que les moments de grâces, ces moments où les believers sont en osmose avec le reste, un moment de souffle. Moi, quand j’ai eu des contacts visuels avec ce que je pense être des OVNIS, peu importe ce que c’était vraiment, ce qui était important pour moi, c’était d’y croire et de combler l’absence de Dieu. Ces moments là font du bien, ça m’apaise, je reviens sur terre, je reprends ma place, ce que l’on oublie dans nos vies d’humains. C’est mystique et niais mais j’assume, je suis content.
K : Sur une touche plus légère, qu’est-ce que ça fait d’être coup de coeur à la FNAC ?
GR : Ça fait que je vais jusqu’à la FNAC pour prendre la photo et je compte les likes sur Facebook.
/On continue l’interview au rayon Manga du Monte en l’air/
K : Ha, t’es pas en coup de coeur ici! En même temps, il n’y a pas de coup de coeur.
GR : Ouais, c’est un truc de beaufs, les coups de coeurs.

K : Tu trouves des trucs qui te plaisent ?
GR : Oui, je tombe dessus direct : Red Colored Elegy de Seiichi Hayashi (la VF, Elegie en rouge, est publié aux excellentes éditions Cornelius, ndlr). Cet album, c’est l’un des fers de lance du Gekiga, un courant du manga dans lequel les auteurs ont essayé d’aborder des thèmes plus adultes. Le mouvement a débuté à la fin des années soixante, au début des années septante, avec des auteurs comme Takao Saitō, qui parlent du quotidien et de leur vie d’artiste, de manière très sombre, poétique et libre. Je trouve que c’est hallucinant de voir des gens qui ont fait ça dans les années septante, quelque chose d’aussi moderne, qui raisonne encore. Je me dis : tout ce qui est L’Association et les autres maisons indépendantes qu’on présente comme ayant révolutionné la BD dans les années nonante… Je ne sais pas, quand je lis ça, je me dis qu’il y avait déjà tout. Là, je vois le livre de Suzuki Oji, Vaste Ciel, dans la même mouvance, c’est une oeuvre pleine de moments étranges. Le texte est toujours en dissonance par rapport à l’image, ce qui met le lecteur au centre du récit. J’aime beaucoup à la fois leur maîtrise et leur laisser-aller. Ils se laissent totalement partir dans le récit, je regrette d’avoir un peu perdu ça. Je peux en faire un autre ?
K : On a le temps, en plus je vois un truc qui nous plait à tous les deux, c’est Osamu Tezuka…
GR : Oui, il y a Ayako que j’aime beaucoup. Tezuka, je le découvre doucement en ce moment, et ça me met sur les genoux.
K : Il faut que tu lises Dororo, l’histoire d’amitié entre un voleur et une sorte de samouraï errant, né sans membres, qui doit tuer des démons pour reconstituer son corps.
GR : Déjà, le concept est génial.
K : Je crois que c’est ça qui a inspiré Alef-Thau. Et ça ?

GR : Yuichi Yokoyama est tout simplement mon auteur préféré, le maître. Celui que je connais le plus c’est Voyages. Au niveau du rythme, c’est hallucinant, c’est aussi musical. Ce mouvement du train qui file, le paysage qui défile, il faut juste savoir rentrer dedans, mais une fois que tu es dans le rythme, c’est une respiration. C’est vraiment une BD sensitive. Là, je vois l’Ecole Emportée de Kazuo Umezu, ça c’est vraiment trop bon.
/On passe devant MAUS/
K : On en parle ?
GR : Ma mère me le lisait quand j’étais petit en me censurant les passages un peu trash. C’était son devoir de mémoire à elle, il fallait qu’elle me le lise… Ha ! Il y a ça aussi que j’aime beaucoup.

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Photo : Camille Williams
Merci au Monte en l’air pour leur accueil
